Christophe Naigeon

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Journaliste défroqué. Christophe Naigeon se présente ainsi. Mais ce n’est qu’une manière de clore le faux débat réel vs fiction. Du journalisme au roman, de l’actualité à l’histoire, juste une transgression formelle, un autre chemin pour dire le monde.
« Faire savoir ce qui s’y passe pour le changer », croit-il en sortant de l’école de journalisme en 1974. Il faut cette foi-là pour propager des mauvaises nouvelles pendant 30 ans : de l’Asie à l’Afrique, des crises  égrenées sur un chapelet – famines, épidémies, sauterelles, sécheresses, esclavage, gabegie, corruption, dessous pas propres du « développement », du charity business et de la Françafrique avec, comme gros grains du rosaire, violences et guerres au Laos, Tchad, Angola, Rwanda, Afrique du Sud… et Libéria. Litanie sans fin, zapping de l’info. « Quand tu vas pour la troisième fois en Éthiopie pour une nouvelle famine et que tu peux faire un copié-collé de ton article de la fois d’avant, tu commences à moins y croire ».
Puis le ver littéraire entre dans le fruit. John Le Carré, La Constance du Jardinier ! Un scandale. Un roman. La vérité. Des millions de lecteurs. Quelle différence avec le story telling des reporters, des films documentaires de plus en plus proches du cinéma qu’il réalise pour les chaînes françaises et africaines ? Alors, en parallèle avec un magazine sur RFI et la direction d’une petite agence de presse, il s’exerce au roman en écrivant un polar, mortel safari chez des Blancs d’Afrique.
1996, guerre du Libéria. Alors qu’il réalise un long métrage supposé expliquer les causes de cette folie collective, parmi des heures de rushes, deux minutes sont détournées : l’interview d’un enfant-soldat. Il a tué dix personnes, pris leur cœur pour le donner à manger à son chef. Scoop mondial. Ce qui aurait été une fierté trente ans plus tôt est un échec. « Ce gamin dont je voulais faire comprendre la vie a été livré en pâture sans autre explication que la prétendue sauvagerie des Africains ». Fin du journalisme.
Alors, un historien libérien lui dit « si vous voulez comprendre ce qui se passe ici, partez en Amérique et au XIXe siècle, à l’origine de nos ennuis ». Depuis ce jour, Christophe Naigeon suit son conseil. Plusieurs séjours aux USA et au Libéria, un Master d’Histoire à l’EHESS « pour apprendre à interviewer les morts » et, 20 ans après, Libéria, premier tome de la saga de ce pays singulier. D’autres voies pour effacer deux minutes d’images, mais toujours la même passion car cælum non animum mutant qui trans mare currunt, les cieux changent, mais demeure l’âme de ceux qui courent les mers.

Negroland Symphony

Marne, samedi 28 septembre 1918

Aveugle. Sourd. Sans corps : passé l’assaut, Jules Washington, enseveli dans sa tranchée, retrouve peu à peu ses esprits. Caporal de nationalité française, auxiliaire du 369e régiment d’infanterie US, anciennement 15e régiment de la Garde nationale de NY, entièrement composé de Noirs volontaires, sous commandement, uniforme et armement français, il va être évacué sur la base arrière de Maffrécourt, avec les 725 survivants des Hellfighters de Harlem. Ils avaient été deux mille à débarquer à Brest. En première ligne depuis six mois et dix jours. Aucune unité blanche américaine n’aura tenu aussi longtemps. Mais Jules n’est pas au bout de ses aventures du haut de ses dix-huit ans…

De la fin de la Première Guerre Mondiale en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique jusqu’aux années 1960, une histoire d’hommes, de femmes, de secrets de famille, de résilience. Une saga qui nous fait (re)vivre une partie de la grande Histoire, de l’identité Noire, du Jazz, sur un socle ultra-documenté où le lecteur croisera notamment Joséphine Baker et… Graham Greene.

APERTO :

« Hodges s’agenouille à côté de ce qui émerge de Jules, lui essuie le visage. Les deux autres attaquent le tas de terre molle à la pelle-bêche. La pluie froide du matin arrive. Jules frémit quand ça lui ruisselle dans le cou, mais c’est enfin de l’eau propre à boire. De quoi faire passer les biscuits coriaces, les Kriegskeks, pris aux Allemands que le sergent lui met par petits bouts dans la bouche ouverte sous l’averse.

– Tu sais qu’on a repris Séchault ? Non, bien sûr. Tu faisais la sieste. Une autre bonne nouvelle ? La 163e division française va arriver en relève. Il faut qu’on se barre, l’artillerie va préparer le terrain. Les Boches sont à moins d’un kilomètre. On se grouille, ça va péter.

Hodges se joint aux deux autres. Ils finissent de dégager Jules à mains nues, inquiets de ce qu’ils vont trouver. Peu à peu, ils sortent le corps de sa gangue. Alors, toutes ses douleurs se réveillent en même temps. Les jambes, les bras, le dos, la nuque, la tête, partout. Pas mort. C’est la vie qui fait mal. »

 

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Photo : coll. part.