Bachir Madini

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Homo sum : humani nihil a me alienum puto – « Je suis homme et rien de ce qui touche un homme ne m’est étranger » Terence

Bachir Madini a vingt six ans, il est né en 1992, à Carcassonne. Son père, ouvrier dans le bâtiment, est originaire de Guelmim, dans le sud du Maroc et sa mère, franco-vietnamienne, est couturière dans un atelier de confection, avant d’être femme au foyer.

Jusqu’à l’âge de cinq ans, il vit avec sa grand-mère maternelle, au 32 rue du Moulin de la Seigne, à Carcassonne. Ce sont des années de bonheur. A la mort de sa grand-mère, il rejoint ses parents dans la région lyonnaise.

Garçon studieux, il se hâte de finir son travail scolaire pour taper dans un ballon. Il passe ses premières années à jouer au foot, il veut en faire un métier, mais une mauvaise blessure au genou le contraint de garder le lit pendant plusieurs mois et l’empêche de réaliser son rêve.

Au collège, un prof lui fait découvrir la lecture. Il lit tout le temps, sans cesse. C’est à cette époque qu’il commence à écrire, des poèmes et des nouvelles.

Après son bac, il s’inscrit en fac de sciences d’abord, avant de faire des études de lettres à Lyon, puis à Paris.

Il assure différents petits jobs, pour financer ses études : vendanges, marchés…

En 2015, il soutient son mémoire de Mastère sur Une soif d’amour de Mishima et passe trois mois en Irlande, sur les îles d’Aran notamment, où Robert Falherty a tourné son poignant Man of Aran.

En décembre de la même année, il s’installe à Sevran Beaudottes, en région parisienne.

Il participe à des cours d’alphabétisation pour migrants, fait des enquêtes pour les Assurances de France, des piges dans la presse écrite.

Il rejoint alors une grande agence de pub qui ne sera finalement qu’un passage, très enrichissant.

Il travaille dans une MJC, à Aulnay sous Bois, se rend au Val Fourré, fréquente les jeunes des banlieues : c’est là qu’en quelques semaines, en 2017, il écrit Baissez le rideau, frères humains.

Baissez le rideau, frères humains est son premier roman. Dans ce texte s’exprime tout son amour pour la langue, les formules giclent, métaphores et images se croisent, se bousculent et font des étincelles. C’est un feu d’artifice permanent. Le tour de force est d’avoir créé une langue et un rythme. Il puise souvent son inspiration dans Zadig et Jacques le fataliste. Il y a de l’ironie, et de la dérision, mais de la tendresse aussi dans ce texte corrosif où la brutalité du monde est présente de bout en bout.

Baissez le rideau, frères humains !

« Hitler occupait la France et mon père l’a tué d’un coup. D’abord, il voulait seulement lui faire peur, mais la balle est partie toute seule, on contrôle rien dans ces moments-là. C’était au pied de la Tour, à la fin du mois de Mars, il y avait pas un seul chat en maraude. C’était Waterloo, comme tous les ans à la même époque. Les gens d’armes sont venus très vite. Avec des fusils mitrailleurs et des canons sciés. Depuis la grande commanderie d’Aulnay sous Bois. Ils ont bouclé le quartier, comme ils font pour le tour de France. Leur chef, un poilu comme 14, a demandé : Qui a tué Hitler ? Il a répété quinze fois la question, des fois qu’il y aurait eu des sourds et leurs affidés dans le tas. On sait jamais. Mais il y avait personne. Pas un seul chat en goguette. C’était Waterloo, je vous dis. Le poilu comme 14 était un drôle, un Napoléon en culottes courtes, on aurait dit un djihadiste, comme Ebola, il s’agitait dans tous les sens. Mais mon père, c’est pas un manchot. Il a pas levé le doigt, il est pas né de la dernière tempête, il a pas dit c’est moi.

A dire vrai, il avait les chochottes. Ça faisait pas longtemps qu’il était en France, à peine trois mois, si on compte les arrêts de travail, et il avait peur qu’on le renvoie avec armes et dégage. On sait jamais avec les Français, c’est pas des samaritains, quand il s’agit de songer à leur prochain, ils ont pas la bonté en bandoulière, ils aiment pas être reconnaissants, ça les diminue, ils croient. Ils peuvent faire les trois huit pour casser du sucre sur votre dos. Et chez nous, c’était pas le Pérou, avant ma naissance, on mangeait qu’une fois par jour, c’était pas les trente glorieuses. Alors, retourner à la case départ, non merci, il y avait mieux comme perspective. »

 

En partenariat avec l'agence Zeitgeist

Photo : coll. part.